« MA ROYAUTÉ N’EST PAS D’ICI. » (Jn 18, 36)

Le texte de s. Jean nous présente un étonnant échange entre Jésus et Pilate. Ce moment très intense comporte un enjeu vital pour l’un comme pour l’autre. Pilate, s’il ne gère pas bien la « mini-crise » qui a amené Jésus devant lui, risque de compromettre sa carrière. Jésus, livré par les siens au pouvoir arbitraire d’un étranger, sait que sa vie même est en cause.

Pilate, comme tous les Romains, d’ailleurs, déteste la Palestine et les Juifs qui l’habitent. La Palestine n’est pas un « beau » territoire aux richesses attirantes. C’est un enjeu stratégique, un lieu de passage entre les riches terres d’Égypte, de Syrie et de Mésopotamie. Il faut occuper ce nœud de communications pour pouvoir contrôler les autres territoires. Mais Pilate aimerait bien être ailleurs. Et les Juifs ? Un peuple agité qui se prétend « élu de Dieu » entre tous les peuples de la terre à partir d’obscures traditions mystiques… Il faut les tenir serrés. Ils se sont plusieurs fois soulevés contre l’occupation de la terre qu’ils prétendent tenir de Dieu… Et si des troubles éclatent, ce sera sûrement au cours de ces fêtes de la « Pâque » qui provoquent d’immenses rassemblements et bien trop d’exaltation religieuse. Pilate voudrait que cela soit déjà fini…
On lui a présenté Jésus comme un prétendant au titre de Roi des Juifs que les Romains ont attribué à Hérode et à ses descendants. S’il maintient cette prétention, on aura des soulèvements. Heureusement, les prêtres, qui sont puissants, se sont, pour une fois, alliés aux hérodiens et ne veulent pas de Jésus. Et ce Jésus paraît plutôt inoffensif… Un illuminé, peut-être. Un de plus ! — « Dis, tu te prends vraiment pour un roi ? »
Pour Jésus, enraciné dans la tradition des prophètes, être Roi des Juifs, c’est amener tout ce peuple et les peuples voisins avec eux à recevoir dans la paix et dans la joie la surabondance des dons terrestres de Dieu jusqu’au moment où ce Dieu-Père comblera tous ses enfants d’un banquet savoureux durant l’éternité. On n’a pas besoin d’une couronne pour faire cela. Il suffit d’annoncer la bonté du Père. Tous les cœurs droits, assoiffés de justice et de paix y viendront d’eux-mêmes.
Les rois couronnés de ce monde, Jésus les connaît bien. Il a déjà bien ironisé sur l’un d’entre eux qui voudrait faire la guerre à son voisin mais qui lui offre hypocritement la paix parce que son voisin, pour l’instant, a plus de soldats que lui (cf. Lc, 14, 31-32). Ces rois ne sont capables que d’objectifs à court terme, pas de perspective ! — « Ma royauté n’est pas de ce monde. »

Dès lors, pour Pilate, la cause est entendue. Lui, c’est des choses de ce monde qu’il s’occupe. Il n’y a pas d’autres mondes sauf dans les esprits confus des rêveurs. Il n’y aura pas de trouble à Jérusalem et sa carrière l’amènera un jour en des régions plus agréables. Ce roi de rêves, il lui éviterait bien le sort dont on le menace… Mais si ça se complique, tant pis ! Ce n’est pas un mort juif de plus qui gênera son avancement…

Nous sommes, nous, disciples de Jésus. Pas de Pilate. Des gens puissants qui prennent des décisions lourdes de conséquences pour la vie des autres, il nous arrive bien d’en voir. Ils détiennent un pouvoir politique ou économique tout à fait de ce monde et c’est en ce monde-là, justement qu’ils entendent réussir. Mais notre vision suit celle de Jésus : Dieu veut la vie en abondance pour tous ses enfants. Et notre terre en a les moyens. Tout est affaire de partage. La Royauté de Jésus n’est pas de ce monde. Elle est universelle et englobe donc ce monde d’ici. Répétons partout avec douceur et fermeté les vérités du Royaume : « Heureux les doux, car ils posséderont la terre. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 1.9).

fr. Aubert Bertrand, o.f.m. cap.

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